jean dubuffet

ORIFLAMMES

Jean DUBUFFET 1984

pisseur au mur 1945 lithoTu récuseras ce que tu avais pris pour la réalité

ton regard tu le déshumaniseras tu le nettoieras de tout ce qu’on avait voulu t’apprendre tu le libéreras des noms donnés aux choses

ton regard tu le fixeras au moment qu’il n’est pas encore interprété pas encore dénaturé par les noms donnés aux choses

il n’y aura plus de choses quand il n’y aura plus de noms alors tu découvriras qu’il y a dans le monde bien plus de choses que n’en dénombrait le vieux caduque répertoire et qu’elles ne sont pas de la sorte qu’on t’avait fait croire ce que tu avais pris pour objet et corps n’était rien de plus que transitoires figures elles te trompaient tu n’y porteras plus attention elles se font et se défont elles n’ont pas de propre substance ne sont que leurres d’un instant

ôte maintenant du champs le falsifiant jalonnement de la fable humaniste l’être n’est pas en ces quelques points où tu croyais le voir

l’être est partout un bouillon qui ne s’interrompt pas qui circule au dedans comme au dehors des figures que tu avais prises pour des corps doués d’existence propre rien de ce que tu avais vu n’existe et tu n’existes pas non plus

cesse de voir des êtres où il n’y en a pas vois maintenant bondir l’être partout où tu ne le voyais pas

renonce à ton idée de réalité à laquelle il t’est imposé de déférer la réalité sera celle qu’il te plaira d’édifier

rien ne peut exister hors de ce qu’il te plaît de penser ta pensée à pouvoir de donner existence et réalité

libère toi de toutes les notions apprises qui prétendaient t’en empêcher donne au nord et au midi congé apprends à te complaire à l’immatériel les choses ne sont que des idées confère à tes idées de devenir des choses.

Au temps que je percevais le monde au travers du code humaniste je voyais ici un arbre là un oiseau à présent ne se voit plus rien de tels objets futiles rien que l’élan vital impétueux occupant en entier ce que j’appelais l’espace et le parcourant de ses agitations je n’ai plus à prendre garde à des accidentelles fugaces condensations que j’avais prises naguère pour arbre ou pour oiseau

je ris de ma méprise

seront révolues dorénavant les notions de ce niveau je ne veux plus y croire je sais qu’il n’y a pas de vérité hors celle que la pensée institue

je célèbre mes noces avec le monde que ma pensée se plait à projeter il sera désormais mon lieu mon aliment mon bain et mon théâtre

j’en fais le serment.

 

Lithographie de Jean Dubuffet,  « Pisseurs au mur »

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